Cinéphile m'était conté ...

Cinéphile m'était conté ...

Afrique


Malheur transmissible (Le ciel par-dessus le toit)

Plus que Tropique de la violence, qui a connu un succès mérité, c'est dans son roman précédent, En attendant demain, que se révélaient vraiment les qualités de Nathacha Appanah à travers les portraits de personnages blessés, joliment dessinés, et un style chatoyant. Le ciel par-dessus le toit n'est pas franchement une déception mais pas loin, frustrant surtout par la minceur de son intrigue et sa brièveté. L'écriture, qui cherche un peu trop à se faire poétique, n'est pas exempte de scories avec des répétitions gênantes (l'abus des n'est-ce pas) dans une langue presque orale, adaptée à son sujet mais dont l'équilibre entre métaphores et réalisme n'est pas globalement satisfaisante. C'est un peu pinailler, peut-être, mais c'est parce que la romancière mauricienne est talentueuse et que l'on attend davantage d'elle que cette chronique du mal-être entre une jeune femme rebelle et deux enfants qu'elle n'a pas su aimer. Le malheur est-il transmissible, d'ailleurs ? Cela peut arriver mais Nathacha Appanah est d'habitude plus attachée à l'aspect social de ses récits qui s'efface ici devant une histoire de famille. En effet, il n'y a qu'assez peu d'indications sur l'endroit où se déroule le roman. Cela pourrait être l'île Maurice ou bien Mayotte. Cela n'a pas plus d'importance que cela, sans doute, mais les livres de Nathacha Appanah avaient jusqu'alors une dimension qui allait au-delà de l'intimité de vies marquées par le manque d'amour. C'est moins le cas de Le ciel par-dessus le toit qui mérite cependant d'être lu et qui prend place dans une oeuvre désormais bien étoffée et originale.

 

 

L'auteure :

 

Nathacha Appanah est née le 24 mai 1973 à Mahibourg (Maurice). Elle a publié 9 romans dont En attendant demain et Tropique de la violence.

 


12/09/2019
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Terrain vague fertile (Les petits de Décembre)

Vu d'ailleurs et de loin, de France par exemple, le point de départ de Les petits de Décembre peut sembler relativement anodin avec ce terrain vague à Alger que défendent des enfants contre la cupidité de ses nouveaux propriétaires, par ailleurs militaires. Mais c'est mal connaître Kaouther Adimi qui comme dans Nos richesses, son roman précédent, tire d'une situation que certains qualifieraient d'anecdotique toute une trame qui donne à réfléchir sur l'identité algérienne d'aujourd'hui. De ce terrain vague, elle fait une terre fertile pour un roman qui prend le temps de s'intéresser à tous ses personnages en racontant leur histoire qui a aussi à voir avec celle de leur pays, du combat pour l'Indépendance à la décennie noire des années 90. Dans le style fluide qu'on lui connait, avec des dialogues très vivants, la romancière déroule avec grand talent le fil de ce qui s'apparente à un conte réaliste qui dresse le constat d'une Algérie toujours en quête d'espoir, de démocratie et de réduction des inégalités. Derrière les péripéties de son intrigue, il est évident que Kaouther Adimi clame sa confiance en la jeunesse qui produira de futurs adultes enfin décidés à changer les choses, à l'opposé de la génération précédente qui a baissé les bras et laissé faire, même si lucide et consciente de son échec. Les petits de Décembre fait partie de ces livres qui commencent doucement et laissent au fur et à mesure apparaître leur profondeur et leur humanité. Et ceci avec une sorte de sérénité et une sobriété exemplaires. Kaouther Adimi est bien l'une des romancières les plus précieuses d'aujourd'hui.

 

 

L'autrice :

 

Kaouther Adimi est née en 1986 à Alger. Elle a publié 4 romans dont L'envers des autres et Nos richesses.

 


22/08/2019
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Les outragés du Nil (La chambre de l'araignée)

L'affaire a fait grand bruit à l'époque et a ému jusqu'à la communauté internationale : en mai 2001, dans un bar flottant sur le Nil, le Queen Boat, la police égyptienne arrêta cinquante-deux homosexuels qui seront inculpés d’outrage aux bonnes mœurs et d’hérésie. Se basant sur cette réalité documentaire, c'est par le biais de la fiction et de personnages imaginés que Mohammed Abdelnabi évoque cette affaire et élargit le spectre de sa réflexion vers la condition de vie des homosexuels en Egypte, leur persécution par les autorités du pays et, en fin de compte, le rejet social dont ils sont les victimes. Dans la grande tradition des conteurs égyptiens, Abdelnabi alterne scènes dramatiques et plus légères, suscitant l'empathie mais avec une pudeur et une sensibilité qui témoignent de son attachement au sujet et du grand travail de recueil de témoignages qu'il a dû réaliser. Un regret pourtant, qu'il se soit senti obligé de brouiller la chronologie en refusant une progression linéaire qui aurait été sans doute plus efficace. Ce ne sont que flashbacks et retours en avant qui s'enchaînent dans un savant désordre qui fragmentent d'autant la lecture et la contrarient.

 

 

L'auteur :

 

Mohammed Abdelnabi est né en 1977 au Caire. Il a publié 2 romans.

 


08/08/2019
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Un mort, ça va ... (Black Star Nairobi)

Black Star Nairobi est la deuxième enquête menée par le détective américano-kenyan Ishmael et son compère O, né lui en Afrique. Le cadre est précis : le Kenya de 2006-2007 après des élections présidentielles qui ont provoqué des massacres inter-ethniques, avec la menace d'un scénario à la rwandaise. Et dans le même temps, en Amérique, un certain Obama annonce sa candidature. Le livre se tient tant qu'il n'est question que de la situation kényane, explosive, après un attentat meurtrier et de la traque des supposés terroristes. Mais le roman s'emballe, se délocalise un temps au Mexique et aux Etats-Unis et évoque une grande manipulation géopolitique qui laisse pantois et plutôt incrédule. Difficile à avaler, autant d'ailleurs que la violence permanente de ce thriller où tout le monde tue, sans trop se poser de questions. Un mort ça va, mais au bout du dixième crime de sang, qu'il soit commis par les méchants ou par nos amis Ishmael ou O, la coupe est pleine. C'est dommage car tant qu'il n'était pas mondialisé et nous parlait d'un Kenya sorti des clichés touristiques, Black Star Nairobi suscitait un réel intérêt, malgré un style pas vraiment marquant. Mais ce n'est hélas qu'un tiers du livre, pas davantage.

 

 

L'auteur :

 

Mukoma Wa Ngugi est né en 1971 aux Etats-Unis. Il a publié là où meurent les rêves.

 


17/07/2019
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Du rêve à la réalité (La société des rêveurs involontaires)

Déjà traduit 8 fois en français, l'angolais José Eduardo Agualusa est un auteur majeur du continent africain, apprécié comme il se doit dans les pays lusophones, et bien au-delà. La société des rêveurs involontaires est peut-être le meilleur de ses romans, celui en tous cas qui réussit à tenir majestueusement en équilibre entre onirisme réalisme, passant sans difficulté du rêve à la réalité. Le splendide titre du livre évoque plusieurs personnages dont un particulièrement, qui a le "don" d'apparaître dans les songes nocturnes de ceux qu'il côtoient, dans une veste violette du plus bel effet. Il y a de très beaux passages, dignes du réalisme magique latino-américain, consacrés à cet ancien guérillero devenu modeste hôtelier. Mais les temps de la guerre et de l'indépendance puis le passé récent de l'Angola sont également très présents, illustrant le versant réaliste du roman. Et Agualusa ne se prive pas de s'attaquer avec virulence à la corruption qui sévit dans son pays et qui nourrit une dictature sans pitié avec ses opposants. En reliant les deux principales thématiques du livre, apparait en fin de compte l'idée que quoi qu'il fasse, un gouvernement autoritaire ne pourra jamais empêcher son peuple de rêver et de croire en des lendemains moins désenchantés.

 

 

L'auteur :

 

José Eduardo Agualusa est né le 13 décembre 1960 à Huambo (Angola). Il a publié 12 romans dont Le marchand de passés, Les femmes de mon père et Barroco tropical.

 


19/06/2019
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Cinquante nuances de noir (Ma sœur, serial killeuse)

Ma sœur, serial killeuse : voici un titre qui donne envie de lire (ou pas) selon son attachement au genre du thriller plus ou moins sanglant. Bonne nouvelle : le premier roman de la nigériane Oyinkan Braithwaite échappe aux éventuels clichés de la catégorie et a a de bonnes chances de plaire aux amateurs de romans noirs judicieusement saupoudrés d'humour de la même teinte. Nous sommes en plein drame avec cette jeune femme qui met radicalement fin à ses histoires d'amour et qui oblige sa sœur (la narratrice du livre) à intervenir pour éviter la prison à la malheureuse aussi jolie qu'inconsciente (d'autres qualificatifs, moins amènes, sont possibles). En plein drame, donc, mais aussi dans une comédie anthracite qui se fiche bien de la morale face aux valeurs de la sororité. Cinquante nuances de noir cohabitent dans ce roman jubilatoire, aux chapitres courts, au style visuel et efficace et au rythme effréné, ce qui ne l'empêche de dresser un tableau édifiant d'une certaine société, plutôt privilégiée, de Lagos. Dans Ma sœur, serial killeuse, les hommes sont soit stupides soit assassinés. Et souvent, les deux à la fois. Et ce n'est pas le moindre des plaisirs que de voir le machisme ambiant ridiculisé et martyrisé ! La quatrième de couverture évoque une oeuvre aussi mordante que glaçante mais elle est surtout délicieusement divertissante.

 

 

L'auteure :

 

Oyinkan Braithwaite est née en 1988 au Nigeria. Elle a publié plusieurs nouvelles.

 


27/04/2019
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La rumeur court (La nuit de noces de Si Béchir)

Délicatesse et clarté du style, ironie malicieuse pour combattre l'hypocrisie sociale et amour des femmes qui s'exprime à travers la sensualité, telles sont quelques-unes des caractéristiques de Habib Selmi, un auteur tunisien d'expression arabe, traduit avec bonheur chez Actes Sud : Les humeurs de Marie-Claire, Souriez, vous êtes en Tunisie, etc. Son dernier roman, La nuit de noces de Si Béchir, est tout à fait représentatif de son art pour un sujet, la virginité, autour duquel se cristallisent des structures mentales, sociales et religieuses rétrogrades. L'action du livre se déroule dans un village isolé de Tunisie où les échos de la révolution parviennent de façon assourdie mais semblent malgré tout libérer l'animosité contre les citoyens considérés comme nantis. Ceci explique sans doute la rumeur qui court à propos du dénommé Béchir dont il se murmure que quelques années plus tôt, lors de sa nuit de noces, il aurait été suppléé par son meilleur ami, Mustafa. A partir de cette fausse nouvelle (mais qui cache un autre secret), Habib Selmi construit une suite de scènes, le plus souvent à deux personnages, où apparaissent non seulement Béchir et Mustafa mais aussi leurs deux épouses ainsi que le beau-père et la belle-mère du premier. La trame est ténue mais jamais le livre ne tourne en rond, riche sur le plan psychologique et serti d'un humour narquois pour mieux dénoncer quelques tabous sociaux ou religieux. Plus que jamais, il y a chez Selmi cette double qualité de conteur oriental et de moraliste qui fait joliment mouche.

 

 

L'auteur :

 

Habib Selmi est né en 1951 à Kairouan (Tunisie). Il a publié 8 romans dont Les humeurs de Marie-Claire et Souriez, vous êtes en Tunisie.

 


19/04/2019
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Les nuits de Niamey (Le roi des cons)

Le roi des cons, du nigérien Idi Nouhou, vaut mieux que son titre trivial. Sous des dehors de confession naïve d'un personnage pris entre deux feux féminins, il s'avère même subtil et fort agréable à lire. Ce triangle amoureux comportant un modeste professeur, une femme fatale et une épouse dévouée n'est pas vraiment aussi simple qu'il semble l'être, du moins en ce qui concerne les deux femmes dont l'apparence et le comportement se révèlent finalement aux antipodes de leur véritable caractère pour le plus grand malheur du narrateur qui finira comme le roi de ce que vous savez. Le roman, qui est le premier d'un auteur de contes et de pièces de théâtre est bref (moins de 120 pages) et aucunement renversant de par son style mais n'en est pas moins marquant par son ironie et surtout sa manière de culbuter la plupart des clichés véhiculés en Occident sur l'Afrique, sur des thèmes tels que la condition féminine, la religion ou le poids des traditions. Le roi des cons est par ailleurs un divertissant guide de la vie nocturne à Niamey et n'hésite pas, au détour d'une phrase, à évoquer sans ambages la corruption, la mondialisation ou la post-colonisation. Savoureux, mais aussi mélancolique, léger, tout en étant relativement dense, le livre, préfacé par Marie Darrieusecq, n'a pas la prétention de concurrencer les grosses sorties littéraires de ce printemps mais il serait bien dommage de le négliger.

 

 

L'auteur :

 

Idi Nouhou est né le 21 novembre 1964 au Niger. Il a publié des contes et des pièces de théâtre.

 


13/04/2019
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Portraits marocains (Loin du vacarme)

La collection Sindbad, chez Actes Sud, a permis de découvrir des écrivains de langue arabe originaires de pays à la littérature mal connue en nos contrées (euphémisme) : Arabie Saoudite, Irak, Syrie, Yémen, Koweït, etc. Mais elle ne néglige pas pour autant les auteurs marocains ou égyptiens, par exemple, qui ne sont guère plus célèbres chez nous. Ainsi Mohamed Berrada, dont plusieurs livres ont déjà été traduits en français et qui a également présidé l'Union des écrivains marocains durant quelques années. Malgré cette notoriété, son prénom et son patronyme fluctuent parfois au gré des sites sur internet : Muhammad ou Mohammed Barada, par exemple. Actes Sud le fait naître à Rabat et Wikipédia à Marrakech. Bon, c'est au Maroc, c'est une certitude, et Loin du vacarme est tout entier consacré au pays de l'auteur, à travers ses trois personnages principaux qui entrent en scène, chacun à leur tour, avec leur témoignage recueilli par un narrateur qui explique d'emblée qu'il a voulu écrire un roman à partir d'une étude menée à des fins historiques et sociologiques. Le sujet est donc le Maroc, depuis son indépendance, et son déficit chronique de démocratie. Le livre apprend beaucoup de choses sur un plan historique, c'est un fait, mais déçoit par son architecture trop construite et un mélange pas toujours très réussi entre chronique politique et épisodes plus romanesques (assez souvent sentimentaux). On aurait aimé vibrer davantage devant chaque portrait mais ils ne sont finalement qu'esquissés et ne semblent exister que pour raconter les espoirs sans cesse déçus du peuple marocain pour plus de liberté et moins d'oppression. Une lutte qui se poursuit toujours aujourd'hui.

 

 

L'auteur :

 

Mohamed Berrada est né en 1938 à Rabat. Il a notamment publié Le jeu de l'oubli et Vies voisines.

 


10/03/2019
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Livres et mystères (La bibliothèque enchantée)

Initialement publié en 2010, en langue arabe, le premier roman de l'égyptien Mohammad Rabie vient d'être traduit en français chez Actes Sud, dans la précieuse collection Sindbad. C'est un livre assez différent de ceux que l'on a l'habitude de lire quand on fréquente depuis un certain temps les écrivains cairotes. Pas de fresque sociale ici mais une histoire qui peu à peu se pare d'atours fantastiques, non sans constituer une critique assez cinglante du fonctionnariat à l'égyptienne. Le récit se partage entre deux narrateurs, Chaher, employé de ministère qui doit enquêter sur une bibliothèque oubliée du Caire (avant sa destruction programmée), et Sayyid, vieil intellectuel habitué du lieu. Ceci posé, il n'y a pratiquement pas de progression narrative, le personnage principal étant cette bibliothèque, son fonctionnement étrange, ses méthodes de classement aléatoires et la rareté des ouvrages qu'elle abrite. On aimerait en savoir un peu plus sur les deux personnages principaux de La bibliothèque enchantée mais l'auteur ne s'attache à rien d'autre qu'à son sujet central, avec uniquement des protagonistes masculins. C'est un peu frustrant quand on espérait davantage autour du quotidien d'habitants "moyens" du Caire. Le fait que le livre s'éloigne de plus en plus du réalisme et se termine de manière confuse n'aide pas à chasser le désarroi d'un lecteur qui attendait mieux et plus.

 

L'auteur :

Mohammad Rabie est né en 1978 au Caire. Il a publié 3 romans.

 


14/01/2019
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