Cinéphile m'était conté ...

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Afrique


Du coq à l'âne (les fables du moineau)

Le dernier livre de l'écrivain togolais Sami Tchak, Les fables du moineau, célèbre un anniversaire, celui des 20 ans de la collection "Continents Noirs" de Gallimard, consacrée à la littérature africaine, afro-européenne et diasporique. L'ouvrage est atypique dans le sens où il ne s'inscrit pas dans un genre narratif particulier : ce n'est pas un roman, pas plus un recueil de nouvelles et encore moins un essai. Sami Tchak accumule un certain nombre de fables, sans chercher une progression dramatique, ayant toutes un rapport avec les animaux, les humains puisque nous faisons partie de cette catégorie. Des petites histoires qui n'ont pas de visées moralistes et qui, en passant du coq à l'âne, décrivent une nature tour à tour impitoyable ou bienveillante mais toujours pittoresque. L'auteur en profite également pour parler de son histoire personnelle, de son enfance au Togo à l'âge adulte en France, sans qu'il soit pour autant question d'autobiographie. Plutôt que de lire à la suite ces innombrables fables qui composent le livre, il vaut mieux grappiller quelques menus passages, au gré de ses envies. Le style de Tchak est agréable mais l'amateur de récits construits avec une trame narrative bien définie ressentira sans aucun doute une grande frustration car il y avait sans doute matière dans Les fables du moineau à autre chose qu'à compiler une collection de textes très brefs qui obligent sans cesse le lecteur à "zapper" sans pouvoir s'attacher longuement à des personnages, fussent-ils à 4 pattes.

 

 

L'auteur :

 

Sami Tchak est né en 1960 au Togo. Il a publié 10 livres dont Place des fêtes et Al Capone le malien.

 


20/02/2020
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Rythme circadien (Johannesburg)

Comment ne pas éprouver une certaine méfiance devant un roman écrit "à la manière de", comme Johannesburg de Fiona Melrose, directement inspiré de Mrs Dalloway de Virginia Woolf ? Et aussi de la curiosité, fatalement, lorsque les souvenirs de ce dernier livre se sont estompés avec le temps. Johannesburg, ouvrage circadien et polyphonique, se déroule le jour de l'annonce de la mort de Nelson Mandela, le 6 décembre 2013. Non que cette triste nouvelle ait un impact sur les différents personnages du roman mais elle permet à Fiona Melrose de créer une atmosphère douloureuse et de rappeler l'histoire récente de l'Afrique du Sud. Ils sont nombreux les protagonistes de ce livre choral et l'auteure passe de l'un à l'autre sans transition, ne consacrant à aucun un chapitre entier. La fluidité du récit en souffre car comme souvent dans ce type de roman car tous les personnages n'ont pas des personnalités égales et la frustration nait de ce que les plus intéressantes ne sont pas aussi développées que le lecteur le souhaiterait. L'équilibre est instable alors même que l'on sent bien que Fiona Melrose souhaite privilégier deux portraits : celui de la jeune artiste "exilée', revenue fêter le 80ème anniversaire d'une mère qui ne la comprend pas et celui d'un sans domicile fixe qui manifeste chaque jour après avoir été blessé par balle. Les pensées les plus intimes de ces deux-là et de quelques autres (dont un chien !) nous sont livrées par le menu et, même si le style de la romancière est remarquable, il y a un moment où ces états d'âme deviennent répétitifs et, surtout, brident sérieusement l'imagination. Difficile, dans ces conditions, si l'on aime plutôt une littérature qui suggère plus qu'elle ne souligne, de prendre un plaisir intégral à la lecture de Johannesburg.

 

 

L'auteure :

 

Fiona Melrose est née à Johannesburg. Elle a publié Midwinter.

 


01/02/2020
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Les sanglots longs d'un deshérité (La prière des oiseaux)

Après Les pêcheurs, son splendide premier roman, le nigérian Chigozie Obioma était très attendu, sur le mode : sera-t-il capable de faire aussi bien, voire encore mieux ? Déjà, il a construit avec La prière des oiseaux un récit original qui ne se contente pas de reprendre à l'identique les ingrédients et le style de son livre précédent. C'est un "chi", esprit protecteur, qui raconte, sous forme de plaidoirie, la vie tumultueuse de son "hôte" humain, tout en expliquant ce qu'est la cosmogonie igbo, en exprimant au passage une sagesse séculaire et en ironisant volontiers sur les faiblesses humaines. Cette façon de donner les clés du roman à un narrateur omniscient et néanmoins incapable d'influer sur le destin de son protégé fait tout le sel du livre bien que Obioma a parfois tendance à en rajouter et à multiplier les répétitions. Comme le chi le répète ad libitum : "Bien souvent, j'ai vu ça." L'ouvrage est tout à fait remarquable dans sa première partie, entièrement nigériane, avec une belle histoire d'amour entre un éleveur de volailles peu instruit et une étudiante en pharmacie issue d'une famille privilégiée. S'il y a une belle harmonie affective dans le premier tiers du livre, cela ne saurait durer et, comme dans Les pêcheurs, la descente aux enfers va advenir. Là, dans les mésaventures chypriotes de son héros malheureux, Obioma ne lésine pas sur les sanglots longs des violons du mélodrame qui nous préparent à la tragédie annoncée dès le début du roman. L'auteur orchestre la déchéance d'un homme spolié, trompé et abusé avec une maîtrise certaine mais peut-être aurait-il pu réduire un peu la logorrhée de son chi et resserrer son intrigue. Ceci pour trouver quelques reproches à faire quand même dans un ensemble addictif qui se lit comme un thriller sentimental et social et confirme le potentiel d'un écrivain passionnant qui n'a pas fini de faire parler de lui.

 

 

L'auteur :

 

Chigozie Obioma est né en 1986 à Akure (Nigeria). Il a publié Les pêcheurs.

 


16/01/2020
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Au bord de l'apoplexie (L'Agence)

La complexité de la situation politique, économique et sociale en Afrique du Sud nourrit la littérature du pays, en particulier dans le domaine des romans policiers ou des thrillers. L'Agence de Mike Nicol pousse assez loin la radiographie, différemment de Deon Meyer, dont les livres sont plus classiques et nettement moins foisonnants. Il faut s'accrocher dès le début de L'Agence, qui s'attache à un nombre impressionnant de personnages, aux contours pas toujours très nets, la plupart travaillant pour les services de renseignement du pays et dont la main droite semble souvent ignorer ce que fait la gauche. Un vrai panier de crabes qui pataugent dans un drôle de marigot alors que le chef de l'Etat (visiblement inspiré par Jacob Zuma, président de 2009 à 2018) et son fils règnent au milieu de la corruption généralisée. Il est facile de s'égarer dans ce roman sardonique, portrait sans fard d'une Afrique du Sud où perdurent la violence, la concussion et les inégalités. Tentative d'assassinat d'un homme politique d'un pays voisin, traite des blanches, complots en tous genres : il y a du grain à moudre dans des intrigues qui se chevauchent avant le feu d'artifice final qui a lieu dans le palais présidentiel. Malgré le style enlevé de Mike Nicol et une grande maîtrise dans le développement concomitant de toutes les lignes narratives, il faut bien avouer qu'un peu moins d'agitation n'aurait pas nui à la bonne compréhension du livre. C'est brillant, spectaculaire et détonant mais un tantinet surabondant en événements et quasi apoplectique.

 

 

L'auteur :

 

Mike Nicol est né en 1951 au Cap. Il a publié 11 romans dont La loi du capitaine et Power Play.

 


23/11/2019
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Malédiction ancestrale (Kintu)

Après une brève et violente introduction dans l'Ouganda contemporain, Kintu, le premier roman de Jennifer Nansubuga Makumbi, nous transporte dans un autre temps, en 1750, plus précisément, auprès de Kintu Kitta dont un geste malheureux précipitera une malédiction sur ses descendants. Ce premier quart du livre est remarquable, d'une grande finesse narrative et donne envie au lecteur de remonter le temps jusqu'à aujourd'hui. Hélas, la romancière a un autre plan et s'en tient par la suite à l'année 2004 à travers les destins plus ou moins heureux de plusieurs personnages, tous reliés au Kintu originel. Hélas, oui, car si le style de Makumbi ne manque pas de grandeur, aucun des récits n'a la même puissance que les 100 premières pages, constituant comme une sorte de collection de nouvelles reliées plutôt artificiellement au thème de la malédiction ancestrale et peu connectées les unes avec les autres malgré un segment final (et un arbre généalogique en début d'ouvrage) qui réunit l'ensemble des protagonistes. Il est en tous cas difficile de s'attacher à chacun d'entre eux, dont le cheminement est inégalement passionnant, et, de toutes manières, trop peu développé. Par ailleurs, le contexte politique et social, celui du règne de Museveni, après celui d'Idi Amin Dada, n'apparait qu'en filigrane, l'auteure ayant préféré se concentrer sur des intrigues plus personnelles et passablement complexes. A moins de se laisser ensorceler par la qualité indéniable de la prose de Jennifer Nansubuga Makumbi, Kintu peut aussi se révéler globalement indigeste sur le long cours, un rendez-vous manqué comme il en arrive parfois dans la vie d'un lecteur qui aurait finalement voulu lire, l'égoïste, un tout autre livre.

 

 

L'auteure :

 

 

Jennifer Nansubuga Makumbi est née à Kampala (Ouganda). Elle a publié un recueil de nouvelles.

 


20/10/2019
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Malheur transmissible (Le ciel par-dessus le toit)

Plus que Tropique de la violence, qui a connu un succès mérité, c'est dans son roman précédent, En attendant demain, que se révélaient vraiment les qualités de Nathacha Appanah à travers les portraits de personnages blessés, joliment dessinés, et un style chatoyant. Le ciel par-dessus le toit n'est pas franchement une déception mais pas loin, frustrant surtout par la minceur de son intrigue et sa brièveté. L'écriture, qui cherche un peu trop à se faire poétique, n'est pas exempte de scories avec des répétitions gênantes (l'abus des n'est-ce pas) dans une langue presque orale, adaptée à son sujet mais dont l'équilibre entre métaphores et réalisme n'est pas globalement satisfaisante. C'est un peu pinailler, peut-être, mais c'est parce que la romancière mauricienne est talentueuse et que l'on attend davantage d'elle que cette chronique du mal-être entre une jeune femme rebelle et deux enfants qu'elle n'a pas su aimer. Le malheur est-il transmissible, d'ailleurs ? Cela peut arriver mais Nathacha Appanah est d'habitude plus attachée à l'aspect social de ses récits qui s'efface ici devant une histoire de famille. En effet, il n'y a qu'assez peu d'indications sur l'endroit où se déroule le roman. Cela pourrait être l'île Maurice ou bien Mayotte. Cela n'a pas plus d'importance que cela, sans doute, mais les livres de Nathacha Appanah avaient jusqu'alors une dimension qui allait au-delà de l'intimité de vies marquées par le manque d'amour. C'est moins le cas de Le ciel par-dessus le toit qui mérite cependant d'être lu et qui prend place dans une oeuvre désormais bien étoffée et originale.

 

 

L'auteure :

 

Nathacha Appanah est née le 24 mai 1973 à Mahibourg (Maurice). Elle a publié 9 romans dont En attendant demain et Tropique de la violence.

 


12/09/2019
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Terrain vague fertile (Les petits de Décembre)

Vu d'ailleurs et de loin, de France par exemple, le point de départ de Les petits de Décembre peut sembler relativement anodin avec ce terrain vague à Alger que défendent des enfants contre la cupidité de ses nouveaux propriétaires, par ailleurs militaires. Mais c'est mal connaître Kaouther Adimi qui comme dans Nos richesses, son roman précédent, tire d'une situation que certains qualifieraient d'anecdotique toute une trame qui donne à réfléchir sur l'identité algérienne d'aujourd'hui. De ce terrain vague, elle fait une terre fertile pour un roman qui prend le temps de s'intéresser à tous ses personnages en racontant leur histoire qui a aussi à voir avec celle de leur pays, du combat pour l'Indépendance à la décennie noire des années 90. Dans le style fluide qu'on lui connait, avec des dialogues très vivants, la romancière déroule avec grand talent le fil de ce qui s'apparente à un conte réaliste qui dresse le constat d'une Algérie toujours en quête d'espoir, de démocratie et de réduction des inégalités. Derrière les péripéties de son intrigue, il est évident que Kaouther Adimi clame sa confiance en la jeunesse qui produira de futurs adultes enfin décidés à changer les choses, à l'opposé de la génération précédente qui a baissé les bras et laissé faire, même si lucide et consciente de son échec. Les petits de Décembre fait partie de ces livres qui commencent doucement et laissent au fur et à mesure apparaître leur profondeur et leur humanité. Et ceci avec une sorte de sérénité et une sobriété exemplaires. Kaouther Adimi est bien l'une des romancières les plus précieuses d'aujourd'hui.

 

 

L'autrice :

 

Kaouther Adimi est née en 1986 à Alger. Elle a publié 4 romans dont L'envers des autres et Nos richesses.

 


22/08/2019
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Les outragés du Nil (La chambre de l'araignée)

L'affaire a fait grand bruit à l'époque et a ému jusqu'à la communauté internationale : en mai 2001, dans un bar flottant sur le Nil, le Queen Boat, la police égyptienne arrêta cinquante-deux homosexuels qui seront inculpés d’outrage aux bonnes mœurs et d’hérésie. Se basant sur cette réalité documentaire, c'est par le biais de la fiction et de personnages imaginés que Mohammed Abdelnabi évoque cette affaire et élargit le spectre de sa réflexion vers la condition de vie des homosexuels en Egypte, leur persécution par les autorités du pays et, en fin de compte, le rejet social dont ils sont les victimes. Dans la grande tradition des conteurs égyptiens, Abdelnabi alterne scènes dramatiques et plus légères, suscitant l'empathie mais avec une pudeur et une sensibilité qui témoignent de son attachement au sujet et du grand travail de recueil de témoignages qu'il a dû réaliser. Un regret pourtant, qu'il se soit senti obligé de brouiller la chronologie en refusant une progression linéaire qui aurait été sans doute plus efficace. Ce ne sont que flashbacks et retours en avant qui s'enchaînent dans un savant désordre qui fragmentent d'autant la lecture et la contrarient.

 

 

L'auteur :

 

Mohammed Abdelnabi est né en 1977 au Caire. Il a publié 2 romans.

 


08/08/2019
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Un mort, ça va ... (Black Star Nairobi)

Black Star Nairobi est la deuxième enquête menée par le détective américano-kenyan Ishmael et son compère O, né lui en Afrique. Le cadre est précis : le Kenya de 2006-2007 après des élections présidentielles qui ont provoqué des massacres inter-ethniques, avec la menace d'un scénario à la rwandaise. Et dans le même temps, en Amérique, un certain Obama annonce sa candidature. Le livre se tient tant qu'il n'est question que de la situation kényane, explosive, après un attentat meurtrier et de la traque des supposés terroristes. Mais le roman s'emballe, se délocalise un temps au Mexique et aux Etats-Unis et évoque une grande manipulation géopolitique qui laisse pantois et plutôt incrédule. Difficile à avaler, autant d'ailleurs que la violence permanente de ce thriller où tout le monde tue, sans trop se poser de questions. Un mort ça va, mais au bout du dixième crime de sang, qu'il soit commis par les méchants ou par nos amis Ishmael ou O, la coupe est pleine. C'est dommage car tant qu'il n'était pas mondialisé et nous parlait d'un Kenya sorti des clichés touristiques, Black Star Nairobi suscitait un réel intérêt, malgré un style pas vraiment marquant. Mais ce n'est hélas qu'un tiers du livre, pas davantage.

 

 

L'auteur :

 

Mukoma Wa Ngugi est né en 1971 aux Etats-Unis. Il a publié là où meurent les rêves.

 


17/07/2019
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Du rêve à la réalité (La société des rêveurs involontaires)

Déjà traduit 8 fois en français, l'angolais José Eduardo Agualusa est un auteur majeur du continent africain, apprécié comme il se doit dans les pays lusophones, et bien au-delà. La société des rêveurs involontaires est peut-être le meilleur de ses romans, celui en tous cas qui réussit à tenir majestueusement en équilibre entre onirisme réalisme, passant sans difficulté du rêve à la réalité. Le splendide titre du livre évoque plusieurs personnages dont un particulièrement, qui a le "don" d'apparaître dans les songes nocturnes de ceux qu'il côtoient, dans une veste violette du plus bel effet. Il y a de très beaux passages, dignes du réalisme magique latino-américain, consacrés à cet ancien guérillero devenu modeste hôtelier. Mais les temps de la guerre et de l'indépendance puis le passé récent de l'Angola sont également très présents, illustrant le versant réaliste du roman. Et Agualusa ne se prive pas de s'attaquer avec virulence à la corruption qui sévit dans son pays et qui nourrit une dictature sans pitié avec ses opposants. En reliant les deux principales thématiques du livre, apparait en fin de compte l'idée que quoi qu'il fasse, un gouvernement autoritaire ne pourra jamais empêcher son peuple de rêver et de croire en des lendemains moins désenchantés.

 

 

L'auteur :

 

José Eduardo Agualusa est né le 13 décembre 1960 à Huambo (Angola). Il a publié 12 romans dont Le marchand de passés, Les femmes de mon père et Barroco tropical.

 


19/06/2019
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