Cinéphile m'était conté ...

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Afrique


Mektoub (Zahra)

Le roman de Soufiane Chakkouche s'intitule Zahra mais son héroïne éponyme n'est pas le seul personnage important du livre. Tout commence avec sa mère, Omaya, fillette d'un petit village marocain vendue pour devenir "bonne à tout faire" à Casablanca. Sa vie sera un enfer comme celle de sa fille, des années plus tard, laquelle ignorera longtemps l'existence de celle qui lui a donné la vie. Zahra est un double mélodrame, parfois sordide, mais la plume de Soufiane Chakkouche, par son style imagé et souvent picaresque, témoigne d'une vigueur qui éloigne toute tendance au misérabilisme. De nombreux protagonistes, admirablement dessinés, influent sur la vie de Zahra et d'Omaya et l'auteur réussit quelques scènes épiques dont les deux femmes ne sont pas partie prenante, comme celle d'une traversée en barque de la Méditerranée. Tout le livre et ses palpitantes péripéties est placé sous le signe du Mektoub, avec des destins dramatiques comme écrits et implacables. Mais en dépit de ses allures de tragédie, Zahra est un livre plein de vie, d'espoir et de combats contre la fatalité, avec de puissantes figures féminines, victimes mais jamais résignées. Au demeurant, cet indigne trafic de fillettes serait semble t-il en nette diminution au Maroc, encore heureux. Le roman de Soufiane Chakkouche est en tous cas l'un des romans parmi les plus vibrants et les plus passionnants de ce printemps. Puisse t-il rencontrer un succès plus que confidentiel ! Inch'Allah !

 

 

L'auteur :

 

Soufiane Chakkouche est né à Casablanca. Il a publié L'inspecteur Dalil à Casablanca et L'inspecteur Dalil à Paris.

 


10/04/2021
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Conjurer le sort (Enrage contre la mort de la lumière)

La littérature sud-africaine est féconde depuis longtemps, y compris pendant les temps honnis de l'apartheid, mais elle a le plus souvent été blanche et masculine. Avec Enrage contre la mort de la lumière, Futhi Ntshingila donne enfin une voix aux héroïnes invisibles de son pays, maltraitées par la vie, la société et les hommes mais courageuses, obstinées et résilientes. Dans les trente premières pages du livre, une adolescente est violée (Mvelo) et sa mère décède du Sida (Zola) : mort de la lumière et entrée dans le désespoir ? Forcément, le lecteur a peur d'avoir devant ses yeux un lourd mélodrame à tendance misérabiliste. Mais c'est ne pas connaître l'auteure qui va alors entreprendre un retour vers le passé et revenir aux racines de son histoire. Au fil des pages, l'on retrouvera Mvelo et Zola mais aussi d'autres personnages magnifiques et fiers, des femmes principalement, victimes mais combattantes. C'est bien d'un mélodrame qu'il s'agit mais proche de la réalité, dans les bidonvilles de la banlieue de Durban, et conté avec un sens aigu du rythme et un style percutant. Après nous avoir plongé dans le noir, Futhi Ntshingila fera finalement entrer la lumière et l'émotion dans ses derniers chapitres, n'hésitant pas à convoquer hasards et coïncidences pour mieux conjurer le sort. Impossible de ne pas l'accompagner vers la renaissance, lessivé et ébahi par sa puissance narrative. Les éditions Belleville ont pris l'habitude de défricher des territoires littéraires peu courus des grandes maisons françaises (Iran, Arménie, Slovaquie, Slovénie, Croatie ...). Enrage contre la mort de la lumière confirme cette ardeur à promouvoir des textes qui sortent des sentiers battus. Et avec quel éclat !

 

 

L'auteure :

 

Futhi Ntshingila est née en 1974 à Pieterrmaritzburg (Afrique du Sud). Elle a publié 2 romans.

 


03/04/2021
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L'amie des artistes (Brûlant était le regard de Picasso)

Le titre du dernier livre d'Eugène Ebodé, Brûlant était le regard de Picasso, peut laisser accroire que le peintre est la figure centrale du roman. Que nenni, il est l'un des nombreux artistes qu'à côtoyé Mado Petrasch, créatrice de l'association des amis du musée de Céret, en Pays catalan. C'est bien elle l'héroïne du récit de l'écrivain, au fil d'une vie où elle aura aussi croisé Miro, Chagall et Dali, entre autres. Mado Petrasch, aujourd'hui octogénaire, a vécu une existence peu banale, avec un père suédois et une mère camerounaise, qu'elle ne rencontrera que tard dans sa vie, après l'avoir crue morte pendant longtemps. Ce n'est pas à une biographie traditionnelle à laquelle s'est attelé Eugène Ebodé, qui a préféré slalomer entre les époques, décrivant dans un désordre très maîtrisé l'enfance africaine de Maud, son amour pour son époux Marcel, le parcours étonnant de son père Gösta, la deuxième guerre mondiale avec De Gaulle et Leclerc en Afrique, le bouillonnement artistique de Céret et même la pandémie actuelle. Outre la découverte du destin hors normes de son personnage principal, ses vies publique et privée, ce qui frappe dans le livre est le style admirable de l'auteur, qui n'a pas beaucoup d'équivalents dans la littérature française actuelle. On ignore ce que Mado Petrasch pense du roman qui lui est consacré mais elle peut être fière du résultat. La métisse, amie des artistes, est véritablement une grande dame.

 

 

L'auteur :

 

Eugène Ebodé est né le 11 janvier 1962 à Douala (Cameroun). Il a publié  9 romans dont Madame l'Afrique et Souveraine magnifique.

 


03/03/2021
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Pauvre mais belle (Aussi riche que le roi)

Ce qu'il y a de mieux dans Aussi riche que le roi, c'est la restitution de l'intensité de la vie à Casablanca, dans les années 90, une cité grouillante, dont nous parviennent les clameurs et même les odeurs, dans la langue extrêmement précise et souvent envoutante d'Abigail Assor. Native de Casa, la primo-romancière signe un faux conte de fées, avec son prince charmant riche mais laid et l'adolescente qui a entrepris de le séduire, elle qui est pauvre mais belle (tiens, cela rappelle le titre d'un film de Dino Risi de 1957 !). Socialement, les deux personnages principaux sont aux antipodes et Abigail Assor insiste beaucoup sur ce thème, dans des descriptions détaillées de vies en parallèle qui ne devraient pas se côtoyer et encore moins se voir. L'héroïne du récit, Sarah, est une sorte de Rastignac de la fin du XXe siècle, à l'ambition dévorante, qui est prête à tout pour parvenir à ses fins. Les enjeux sont clairs dès le début du roman et si la relation entre la jeune fille et son "prince pas charmant" est contée avec beaucoup de nuances et de maîtrise psychologique, le livre n'évite pas certaines redites dans plusieurs scènes et abuse parfois de scènes contemplatives. Le roman n'en reste pas moins une première œuvre prometteuse, Abigail Assor n'ayant sans doute pas épuisé les ressources narratives liées au caractère si particulier de la ville blanche.

 

 

L'auteure :

 

Abigail Assor est née en 1990 à Casablanca.

 


29/01/2021
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Haro sur la kleptocratie (La proie)

C'est visiblement un Deon Meyer en colère, excédé par la kleptocratie sud-africaine (le mot est écrit à plusieurs reprises), celle du président Zuma, pour ne pas le nommer, qui a signé La proie, l'un de ses meilleurs livres à ce jour, tout autant polar survitaminé que brulot politique. Le roman est bâti autour de 2 intrigues qui ne se croiseront que vers le dénouement, avec une grande maîtrise narrative. Entre Bordeaux et Le Cap, en passant par Amsterdam et Paris, l'auteur plante longuement et successivement le décor de ses deux histoires, avant de les alterner rageusement, plus le livre et l'action progressent, comme un cœur qui battrait de plus en plus vite. La manière est remarquable, le fond ne l'est pas moins, détaillant comment fonctionne une "démocratie" corrompue et sous influence, héritage putride des années Mandela. Les personnages sont toujours aussi attachants, à commencer par son duo familier d'enquêteurs Griessel et Cupido, aux prises avec des problèmes personnels, sentimentaux, entre autres, qui viennent alléger les trames policière et politique du récit. Deon Meyer n'oublie jamais d'humaniser ses protagonistes, à la façon d'un Mankell ou d'un Indridason, et c'est encore plus vrai avec le dénommé Daniel Derrien, réfugié en France, qui va reprendre du service comme au temps de l'apartheid, puisque la période est presque aussi désastreuse. A noter que les pages consacrées à ses déambulations dans Bordeaux sont d'une précision redoutable, témoignant d'un amour non dissimulé pour la capitale girondine. Malgré un final un peu précipité, La proie est un millésime de haute volée de Deon Meyer, un écrivain qui semble incapable d'écrire un mauvais livre. Les plus curieux auront remarqué que son roman précédent, Die vrou in die blou mantel, n'a toujours pas été traduit en français. Serait-il moins brillant que les autres ? Le mystère ne devrait pas tarder à être levé, espérons-le, si Gallimard le veut bien.

 

 

L'auteur :

 

Deon Meyer est né le 4 juillet 1958 à Paarl (Afrique du Sud). Il a publié 14 romans dont Le pic du diable, 13 heures et Kobra.

 


21/11/2020
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Marche funèbre (Hors des ténèbres, une lumière éclatante)

"Dr Livingstone, I presume ?" Non, la célèbre phrase de Stanley n'est pas prononcée dans Hors des ténèbres, une lumière éclatante, le roman de Petina Gappah qui relate le transport du corps du défunt explorateur sur plus de 2 500 kilomètres à travers le continent africain. Livingstone n'est certes pas présent que comme cadavre dans le livre mais il n'apparait vivant que ponctuellement, à travers les souvenirs des deux narrateurs, Halima, sa cuisinière et Jacob Wainwright, secrétaire de son état et caractérisé par sa grande piété. Le roman est donc principalement le récit d'une épique "caravane", dans une Afrique où l'esclavage n'a pas encore totalement disparu et qui est à la veille d'être colonisée. Petina Gappah est fidèle à certains faits mais ne prétend pas à avoir voulu écrire un ouvrage historique. C'est l'intérieur de cette petite troupe en marche (funèbre) qu'elle entend décrire, avec ses jalousies, sa solidarité et ses crimes, avec une multitude de personnages. La première partie du livre, celle narrée par la cuisinière, est la meilleure, la plus pittoresque, avec beaucoup de recul sur la quête de Livingstone, considéré comme un saint homme pour sa manière de traiter les autochtones mais aussi comme un fou pour avoir tout sacrifié pour découvrir les sources du Nil. Le changement de ton, dans la deuxième moitié du roman, est considérable et les incantations religieuses de Jacob Wainwright sont parfois un tantinet fastidieuses. C'est loin d'être une lecture inintéressante mais on y retrouve que trop peu souvent la romancière zimbabwéenne qui avait enchanté et fait vibrer ses lecteurs dans Le livre de Memory.

 

 

L'auteure :

 

Petina Gappah est née en 1971 à Harare (Zimbabwe). Elle a publié 4 livres dont Le livre de Memory.

 


10/11/2020
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Jeune Afrique (Abobo Marley)

Voix d'Afriques, un nouveau prix littéraire destiné à faire émerger les jeunes auteurs et auteures de langue française du continent africain, a couronné l'ivoirien Yaya Diomandé pour Abobo Marley. Pour le néo-romancier dont le manuscrit a été refusé par toutes les maisons d'édition de son pays, c'est une douce revanche et une sorte de clin d’œil au personnage principal de son livre qui n'a qu'un rêve, régulièrement battu en brèche, celui de partir à Bengue, comprenez en Europe. Abobo Marley, du nom du quartier le plus dangereux d'Abidjan, conte au galop la destinée de Moussa, un garçon obstiné (euphémisme), en conflit avec son père et en adoration de sa mère, quoiqu'il passe son temps à la décevoir. Cireur de chaussures, apprenti mécanicien, "balanceur" sur un gbaka, chauffeur de taxi, soldat de la rébellion, chef de bande, Moussa fréquente aussi de temps en temps la prison dont il sort souvent par miracle, ou plus exactement à cause des coups d’État successifs. Comparé aux grands auteurs africains francophones (Mabanckou, Bofane, Dongala ...), le style de Diomandé est un poil moins truculent mais l'ironie est bien présente pour éviter le misérabilisme et les péripéties s'enchaînent à un rythme effréné. C'est peut-être là où le bât blesse un peu, notamment dans la deuxième partie du livre, trop rapide (sur la guerre civile, entre autres) où l'auteur a du mal à maîtriser ses folles ellipses. Malgré cela, Abobo Marley est un livre plaisant et plein de vitalité, symbole d'une certaine jeunesse africaine dont la présumée candeur se heurte sans cesse aux réalités de l'existence et de la société, sans que cela soit un frein pour continuer à avancer.

 

 

L'auteur :

 

Yaya Diomandé est né en 1990 à Abidjan.

 


01/11/2020
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De haut en bas (Un jour idéal pour mourir)

Avec 8 romans publiés, Samir Kacimi est l'un des auteurs majeurs (arabophone) de ces dernières années, en Algérie. Jusqu'alors, en France, seul L'amour au tournant avait été traduit, avant que les éditions Actes Sud ne proposent Un jour idéal pour mourir, cet automne, qui est le deuxième livre de l'écrivain, paru initialement en 2009 et sélectionné en 2010 pour l'International Prize for Arab Fiction. Au début de l'ouvrage, un journaliste au chômage de 40 ans va s'élancer du haut d'un immeuble pour mettre fin à sa vie. Sa chute va durer à peine 10 secondes et un peu plus de 100 pages. Suffisamment de temps pour que le suicidé réfléchisse à son acte, dans un temps étiré, et pour le romancier d'imbriquer son existence à celle d'autres personnages, notamment celle d'un ami du "héros", mort quelque temps plus tôt, écrasé par un train. C'est l'occasion pour Samir Kacimi de décrire la vie des habitants de quartiers pauvres d'Alger, au travers de leur condition sociale mais aussi de leurs piteuses histoires d'amour et de certaines addictions à l'alcool et à la drogue. Un tableau sans concession d'une population marginalisée qui évite largement le misérabilisme par l'usage d'un humour plutôt noir. Le livre est bref mais riche en péripéties dans une construction habile, à la manière d'un roman choral, en jouant sur les temporalités et en ménageant quelques surprises dans un dénouement totalement inattendu. Tout comme L'amour au tournant, Un jour idéal pour mourir est un récit vif, sensuel et impertinent. Tout à fait recommandable.

 

 

L'auteur :

 

Samir Kacimi est né en 1974 à Alger. Il a publié 8 romans dont L'amour au tournant.

 


26/10/2020
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Le printemps en janvier (Noces de jasmin)

Actuellement enseignante à Madagascar, après avoir exercé en Inde, en Équateur et au Sénégal, Hella Feki possède grâce à ses parents une double culture, française et tunisienne. La révolution de 2011, elle l'a vécue à distance, passionnément, et en fait aujourd'hui la toile de fond de son premier roman, Noces de jasmin. Pour raconter un destin collectif, dans ce printemps qui s'est déroulé en janvier, elle a choisi de nous faire entendre plusieurs voix, jeunes ou vieilles, y intégrant même celle de la cellule d'une prison qui a vu passer tant d'opposants au régime de Ben Ali, torturés, brisés, humiliés. Ce côté intime, sensuel parfois avec une histoire d'amour débutante entre deux de ses personnages principaux, donne au livre une palpitation qui transcende les événements de la rue, leur conférant une valeur humaine tragique et désespérée. En parallèle, Hella Feki réussit aussi à relier la période à celle de l'Indépendance, principalement à travers un protagoniste dont le corps réagit une nouvelle fois aux grands changements en cours. Avec ses phrases courtes, son style fluide et quelques touches de poésie, la romancière nous fait toucher du doigt et de l'intérieur la violence des temps et l'espoir qui renait, jusqu'à renverser les forces de la dictature et de l'obscurantisme. Noces de jasmin n'a qu'un seul défaut mais majeur : il est bien trop court et, malgré son côté incisif, ne possède pas la profondeur qu'il aurait gagné en nous offrant au moins une centaine de pages de plus.

 

 

L'auteure :

 

Hella Feki est née en 1982 en Tunisie.

 


09/10/2020
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Baba d'Ali (Distance)

Deux frères adolescents dans les années 1970 à Pretoria, Afrique du Sud. Branko, le plus âgé, est le plus pragmatique, le moins rêveur des deux. Joe, lui, voue une passion sans bornes à Mohamed Ali, dont il suit tous les combats et les déclarations incendiaires à travers la presse, sans avoir accès à une seule image. Distance, le roman d'Ivan Vladislavic, est la chronique croisée de leurs souvenirs, alors que, 40 ans plus tard, Joe requiert l'aide de son aîné pour l'écriture d'un roman sur cette période. Le livre alterne la narration entre leurs deux voix, marquant ce qui les différencie et ce qui les rapproche, au fil du temps, sans suivre une chronologie précise si ce n'est dans le compte-rendu très détaillé de la carrière d'Ali devant lequel Joe est resté baba, le boxeur représentant en quelque sorte sa madeleine proustienne. C'est sans doute une déformation du lecteur de littérature sud-africaine que de toujours chercher un commentaire sur l'apartheid et, de ce point de vue, Distance ne donne que peu de grain à moudre même si le sujet pointe légèrement en filigrane. Sans être une biographie de Mohamed Ali, le roman lui consacre tout de même une place considérable au détriment de l'évocation du rapport fraternel ou de l'atmosphère de l'Afrique du Sud des années 70. Le livre est bien écrit mais un tantinet frustrant, c'est indéniable.

 

 

L'auteur :

 

Ivan Vladislavic est né le 17 septembre 1957 à Pretoria (Afrique du Sud). Il a publié 5 romans dont La vue éclatée et Double négatif.

 


08/10/2020
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